Derrière le canapé, le Colonel Chabert et le Sergent X sont toujours immobiles, crispés sur leurs fusils. Des gouttes de sueurs leurs coulent sur le front, la tension est palpable.
Sergent XColonel, je n’en peux plus de ce silence, ça me met les nerfs en pelote. J’étouffe…
Colonel Chabert (regard rivé sur l’horizon)Allons, du courage, mon garçon. Tout sera bientôt reglé. Le Général va sans doute nous contacter d’ici quelques minutes.
Un silence, pesant.
Sergent XColonel, est ce que vous avez déjà pensé à l’Apocalypse ?
Colonel Chabert (se tournant vers lui, sourcils froncés)L’Apocalypse ? Qu’est ce que vous voulez dire par là, Sergent ?
Sergent X (le regard soudain fièvreux)L’Apocalypse, mon Colonel… C’est un terme qui signifie nouveau départ, en Grec ancien. Est ce que nous ne serions pas à l’aube d’une apocalypse qui verrait la race humaine s’éteindre, laissant la place à ces immondes créatures ?
Colonel Chabert (voix grondante)Voyons Sergent, reprenez vous ! Qu’est ce que c’est que ces inepties ?
Sergent X (poursuivant, comme possedé)Et si le Jugement Dernier était proche ? Si Dieu avait décidé de remplacer l’homme par des cafards ? Kafka s’était simplement trompé sur leur origine… Ils ne viennent pas de nos entrailles, mais de l’évier. Seulement, ça ne change rien. Leur temps est venu, le nôtre s’achève…
(il se lève, et sa voix monte d’un cran) Bientôt, les derniers combattants que nous sommes laisseront leurs sang et leur âme imprègner la moquette du salon, dernier champ de bataille de l’humanité vaincue…
(il baisse soudain la tête) La messe est dite, Colonel. Plus rien ne sert de lutter.
Le Colonel Chabert paraît réflechir à ce qu’il vient d’entendre. Le silence s’installe, bientôt rompu par la sonnerie du téléphone de campagne, stridente. Le Colonel laisse l’engin sonner plusieurs fois.
Sergent XColonel, c’est sans doute l’Etat Major, vous devez répondre.
Le Colonel semble soudain retrouver l’emprise sur lui-même. Il décroche.
Colonel ChabertColonel Chabert, poste de défense du canapé ! Je vous écoute, mon Général !
(…) Oui … Oui, je sais que vous avez lancé l’assaut. Mais nous ne somme plus que deux ici, mon Général. Nous ne somme d’aucune utilité dans cette bataille… Oui mon Général, je me doute bien qu’il s’agit d’un ordre. Simplement, je ne vais pas y obeir. Je refuse de me sacrifier, ainsi que le seul homme qui me reste, pour une bataille absurde perdue d’avance…. Adieu, mon Général. Et que la force soit avec vous.
Il raccroche.
Colonel Chabert (d’une voix empreinte de sagesse millénaire)Sergent, nous avons d’ici une vue imprenable sur le territoire du Salon. La fin de l’humanité sera sans aucun doute un spectacle grandiose…